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L’islamisation de la résistance Tchétchène: les facteurs internes 20/09/2010

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Par Marie Gregoire

La colonisation du Caucase par la Russie tsariste, la répression de l’islam pendant la période soviétique et la déportation des Tchétchènes au Kazakhstan  ont laissé une trace dans la mémoire collective de ce peuple du Nord-Caucase et alimenté une sorte de  story telling[1] à la tchétchène qui donne à l’islam un rôle essentiel dans la définition de l’identité tchétchène mais aussi dans la résistance (à l’empire tsariste, à l’Union soviétique et aujourd’hui à la Fédération de Russie).

C’est pourquoi, dans le cadre de cet article sur l’islamisation de la résistance tchétchène, j’ai mis l’accent sur la dimension identitaire du conflit, sur « […] l’importance de l’Islam comme élément de l’identification tchétchène par la référence à la résistance »[2] et ce, dans une perspective constructiviste ou post-structuraliste.

J’adhère en effet à l’analyse selon laquelle l’identité est une construction sociale, quelque chose qui se construit dans le rapport à l’Autre. Dans certains cas, la religion participe à la construction de l’identité et peut servir à définir le pourtour identitaire, à marquer la distinction entre le « eux» et le « nous». L’appartenance à une religion peut participer activement à la définition que se fait une communauté d’elle-même ou à celle que l’on en fait.

Mais l’islam est aussi mobilisé dans une perspective politique par des entrepreneurs identitaires qui articulent l’idéologie de la résistance autour de références religieuses.

Ainsi, nous reviendrons dans une première partie sur le lien historique entre islam et résistance tchétchène et sur la manière par laquelle le facteur religieux est mis au service de la lutte politique et dans une seconde partie on verra quelle a été la mobilisation de la référence religieuse « dans le cadre d’un discours politico-identitaire nationaliste » par les leaders de l’indépendance.

Le but : saisir quelle est l’équation religion – identité – résistance.

I/ Islam et résistance tchétchène : un lien historique

Pour saisir quelle est la place de l’islam dans la résistance tchétchène, il faut d’abord s’intéresser à l’Histoire et à la nature de l’islam tchétchène.

 

A/ Histoire et nature de l’Islam tchétchène

 

Historiquement, l’islam s’est enraciné dans et par la guerre contre la Russie, et constitue un élément-clé de la résistance identitaire d’une part, de la résistance politique et militaire d’autre part, tant durant la période tsariste que durant la période soviétique[3].

Il s’agit donc de se tourner vers le passé et de s’intéresser à l’histoire de l’islam dans le Nord-Caucase, et en l’occurrence en Tchétchénie et de considérer les influences diverses qui ont balayé cette région et y ont diffusé la religion musulmane. Il conviendra ensuite de s’interroger sur la nature de l’islam tchétchène et de ses rapports avec la tradition.

Ce constat fait, nous verrons comment l’islam, au cours de l’histoire tsariste et soviétique a été mobilisé au sein de la résistance tchétchène. Comment le facteur religieux a été mis au service de la lutte politique.

 

L’islam est apparu [en Tchétchénie] à la fin du VIIIe et au début du IXe siècle.

L’islam n’a pénétré que peu à peu en Tchétchénie. On suppose qu’il a d’abord été adopté par la population de l’Itchkérie historique, c’est-à-dire du sud-est de la Tchétchénie […]. Selon les trouvailles archéologiques et les documents d’archives, on peut distinguer plusieurs étapes dans la diffusion de l’islam en Tchétchénie :

1.      VIIIe-IXe siècles : période des guerres arabo-khazares ;

2.      XIe-XIIe siècles : diffusion de l’islam par le biais des couches supérieures islamisées des nomades polovtsiens[4] ;

3.      XIIIe-XIVe siècles : pénétration de l’islam par le biais de la Horde d’Or des Mongols ;

4.      Fin du XIVe siècle : invasion des troupes de Tamerlan.

5.      Fin du XVe siècle-première moitié du XVIe siècle : diffusion de l’islam depuis le Daghestan, l’Iran, le Khanat de Crimée et l’Empire ottoman[5].

 

La Tchétchénie fut complètement islamisée par les Daghestanais à la fin du IXe siècle[6].

 

L’islam a joué un rôle essentiel dans la formation identitaire tchétchène[7]. (L’islam est un fondement de l’identité nationale tchétchène moderne à tel point que les communautés tchétchénophones non musulmanes ne sont pas considérées comme tchétchènes[8]).

L’islamisation massive de la population et l’enracinement de la religion musulmane en Tchétchénie a eu lieu […] à la fin du XVIIIe siècle et pendant la première moitié du XIXe siècle, [à la faveur des guerres du Caucase], lorsqu’a commencé la lutte active de libération nationale contre l’expansion de l’Empire russe[9].

Or, quand il s’enracine, c’est sous la forme du soufisme – un courant  mystique d’expression de l’islam dit de « l’illumination intérieure » et en particulier sous celle de deux confréries, la Naqshbandiyya et la Qadiriyya, toutes les deux appartenant à la branche sunnite de l’islam et auxquelles chaque Tchétchène est rattaché dès sa naissance. Les adeptes de la Naqshbandiya professent une forme plus discrète de prières, tandis que les Qadiris s’expriment au cours de zikr sortes de danses accompagnées par des prières.  En Tchétchénie, les confréries structurent toute la vie religieuse. […] Il s’agit généralement de groupes de plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de personnes reconnaissant l’autorité d’un dignitaire religieux (cheikh)[10]. Les confréries représentent une organisation religieuse, réunissant des adeptes d’une forme particulière, fortement hiérarchisée, de l’islam. La confrérie, intégrée au tissu social, se prêtant à la clandestinité, fournit une structure adaptée à la lutte, si bien qu’on observe alors une conjonction entre implantation de l’islam soufi et résistance […][11].

 

B/ Islam et résistance anticoloniale : historiquement liés

 

Islam et résistance anticoloniale sont donc historiquement liés[12].  Car les Tchétchènes ont résisté à toutes les tentatives de soumission ou d’assimilation, de la Russie des Tsars à celles des démocrates, en passant par celle des bolchéviques[13].

 

La première révolte tchétchène date de 1785[14]. Elle est liée à la personnalité du Cheikh Mansour (Ouchourma), premier chef spirituel des Naqshbandi. Pour la première fois dans l’histoire nord-caucasienne, il a fait appel à la lutte religieuse. Mansour a bien compris qu’une ethnie montagnarde, même aussi puissante et combattante que les Tchétchènes, ne pouvait rien faire seule contre un adversaire aussi nombreux et fort que les Russes. Il a choisi la base religieuse pour rassembler les peuples montagnards, car il n’y avait en fait d’autre facteur commun que l’islam. Il dirige donc, en 1785, un soulèvement dans le Caucase du nord en lançant la gazawat, la « guerre sainte », contre les infidèles orthodoxes. Les Tchétchènes mêlent ainsi à la guerre sainte leur lutte pour la libération de leur territoire.

Au milieu du XIXe siècle, alors que les Russes avaient déjà conquis la Caucase occidental, l’enracinement de la Naqshbandiya au Nord-Caucase en général et en Tchétchénie en particulier est lié à la personnalité de l’imam Chamil, qui a transformé le soufisme en idéologie de l’imamat. Si le Cheikh Mansour avait réussi à diriger des incursions de Tchétchènes vers les terres russes et cosaques, Chamil (le chef des montagnards entre 1834 et 1859) au travers du soufisme, rendit à l’islam l’agressivité consubstantielle aux origines de son expansion. Non seulement Chamil proclama une guerre sainte contre les infidèles, mais il réussit également à imposer par la force les normes islamiques aux populations musulmanes montagnardes[15]. La lutte de libération nationale, menée alors (au nom de l’islam), passa par la formation d’un Etat théocratique militaire : l’imamat de Tchétchénie et du Daghestan […][16].

 

Le lien entre le fondamentalisme religieux et l’identité, pour Raymond Grew : Le fondamentalisme se nourrit de la reconnaissance d’une communauté à se mobiliser contre les menaces à son mode de vie. Elles incluent, mais ne sont pas limités à des menaces à des convictions religieuses, le sacré et l’ordre divin.

 

Après la défaite de Chamil lors de la guerre caucasienne et sa renonciation à la doctrine religieuse, les Naqshbandis perdent leur influence parmi les Tchétchènes.

C’est alors qu’apparaissent les Qadiris au Nord-Caucase au XIXe siècle. Cette émergence est liée dans les années 1860 et 1870 à l’activité d’un berger koumyk, connu sous le nom de Kounta Hadji dont le wird est le plus puissant dans la région. Impressionnés par les dégâts causés par la guerre, les Qadiris s’opposaient à la lutte armée contre les Russes. Ils prônaient « des formes de résistance pacifique et spirituelle »[17].

 

Ainsi, au cours de l’histoire, les deux confréries suivirent souvent des orientations  différentes. Le glissement de la Naqshbandiya à la Qadiriya comme support de la résistance : c’est la forme de la religion jugée la plus apte à la résistance qui est adoptée, ou tolérée, par un grand nombre de Tchétchènes. Dans le cadre de la lutte antireligieuse, les confréries devinrent des organisations clandestines dont l’activité devait être tenue secrète par leurs membres.

 

Le système confrérique a donc joué un rôle fondamental dans la résistance puis dans la préservation de la religion à l’époque soviétique. (Les historiens de la trempe de Marie Bennigsen Broxup, de son père, Alexandre Bennigsen, et de Moshe Gammer mettent justement l’accent sur le rôle de l’islam et, en particulier sur le rôle joué par les confréries soufies ou encore virds dans les épisodes de violence qui ont ensanglanté le Nord Caucase. Le mysticisme soufi, perdurant aujourd’hui serait à la base de la résilience et de la lutte du peuple tchétchène face une colonisation russe jamais achevée.)

On lit souvent, par exemple, que la déportation de 1944 a renforcé un temps les confréries : alors que les familles et les teïp (clans) étaient disséminés, c’est elles qui jouèrent un rôle majeur de maintien de la cohésion du groupe[18]. En 2001, un chercheur iranien a noté que de tous les musulmans soviétiques, les Tchétchènes sont ceux qui ont le mieux réussi à préserver leur foi islamique, constituant ainsi une base solide pour une future renaissance de l’islam en ex-URSS[19].

 

Pourtant, à la fin de l’époque soviétique et avant la « première guerre » russo-tchétchène de 1994-1996, il semble que les confréries n’assurent plus leur rôle social majeur comme elles ont pu le faire par le passé. Bien des indices laissent supposer que le système soufi est en crise (société de plus en plus sécularisée, pratiques religieuses tombant en désuétude, attitude des dignitaires soufis face au pouvoir soviétique, manque de légitimité intellectuelle), inapte, lorsque la guerre commence, à  jouer son rôle traditionnel de ciment de la résistance.

 

Si la mythologie sur la place centrale des confréries dans la résistance semble dépassée, […] elles revêtent encore une dimension identitaire […] mais assez peu une dimension religieuse ou politique, et encore moins militaire. L’élément soufi existe donc comme substrat culturel, mais peu idéologisé et en ce sens aisément adaptable. […] Peu à peu, c’est donc un autre islam qui devient porteur d’un projet politique et source de mobilisation.

 

II/Radicalisation et islamisation de la résistance tchétchène : une logique temporelle liée au conflit décennal récent

 

A/ la mobilisation de la référence religieuse « dans le cadre d’un discours politico-identitaire nationaliste » par les leaders de l’indépendance

 

Dès la fin des années 1980, on assiste en Tchétchénie à un regain du religieux. En effet, l’ouverture au monde consécutive à l’éclatement de l’URSS soumet la société à des forces plurielles. La recherche d’une identité qui accompagne l’autonomie retrouvée favorise, comme ailleurs, un « retour à la religion ». L’islam, au même titre que le clan et les structures traditionnelles, s’inscrit alors dans un bricolage identitaire rendu nécessaire et possible par l’effondrement de l’URSS[20]. Mais cette évolution présente aussi des spécificités liées d’une part à la nature de l’islam tchétchène comme ciment identitaire et ciment de la résistance, d’autre part à l’effervescence politique qui secoue la Tchétchéno-Ingouchie à cette époque. Un […] processus de réislamisation se produit alors : notamment « par le haut », avec une tentative de mobilisation du religieux dans le cadre d’un discours politico-identitaire nationaliste.

Ces évolutions sont rendues possibles par la place traditionnellement reconnue à l’islam dans la résistance, alors que le contexte rend la lutte nécessaire.

La politique s’appuie opportunément sur le religieux compris comme une des bases de l’identité. Ainsi, dès la fin des années 1980, les tentatives se multiplient pour créer des partis islamistes. […] certains courants du nationalisme tchétchène cherchent à mobiliser autour du religieux.

Certains acteurs tentent alors de politiser les confréries. Quand Djokhar Doudaev, père de l’indépendance de la Tchétchénie en 1991, cherche à (re)islamiser la Tchétchénie, c’est sur la confrérie qu’il s’appuie, en l’occurrence la Kounta Hadji, une branche (wird) de la Qadiriya, […] qui soutient le comité exécutif du Congrès tchétchène favorable au président[21]. A la fin de l’époque soviétique, cette confrérie semblait la plus à même de nourrir un projet radical. Mais il n’hésitait pas non plus à mobiliser toute référence religieuse, soufie ou non.

Le recours à une rhétorique religieuse s’inscrit alors dans la glorification du passé héroïque. (Caractère instrumental de ces événements dans le discours des islamistes, et ce, à des fins de mobilisation politique.)

C’est le sens à donner à l’utilisation du terme ghazavat, en référence aux guerres du Caucase ou au slogan proclamant la Tchétchénie sujet d’Allah, terre musulmane.

En Tchétchénie même, la mobilisation du religieux ne rend pas tellement, en tout cas moins qu’au Daghestan, au point qu’on peut se demander si l’épisode doudaevien n’aurait pas ralenti la propagation de l’islam politique radical, les enjeux politiques répondant à d’autres logiques. Au service d’un projet national aux contours mouvants et mal définis, l’islam est mobilisé au même titre que le clan, la nation, les groupes supranationaux (la solidarité pancaucasienne) et infranationaux (teïp, par exemple). […] les mobilisations identitaires tchétchènes font feu de tout bois.

[…] Les islamo-nationalistes investissent ainsi les enjeux territoriaux qui ne sont plus portés par les mouvements nationalistes historiques. Ces derniers sont en effet en situation d’échec. Leurs différentes stratégies d’affrontement ou de négociations n’ont pas abouti.

Les islamistes sacralisent alors ce nationalisme en employant un vocabulaire religieux. […] Mais la sacralisation qu’ils effectuent recouvre des enjeux qui restent des enjeux territoriaux.

Ce faisant, ils ouvrent à nouveau un horizon de victoire ou d’espoir pour les populations. En effet, la lutte est désormais inscrite dans une eschatologie et apparaît donc nécessairement victorieuse à très long terme. Face à une situation politique et économique qui s’aggrave, l’agenda de la lutte fait de nouveau sens. Cela d’autant plus que les autres options : (exemple des accords de paix russo-tchétchène de 1996 : accords de Khassavyurt) leur semblent avoir toutes échouées.

http://www.ur105.ird.fr/IMG/pdf/actescolloqueterrorisme1.pdf

 

Pour conclure, la religion est vue principalement comme un ciment de la résistance et de la cohésion sociale. Elle est également considérée comme un élément d’opposition à l’autre, les attributs physiques (barbe, bandeaux verts, etc…) étant valorisés dans un double souci de distinction, mais aussi parce que « c’est ce qui fait peur aux Russes ». L’identité tchétchène semble s’adapter à la donne religieuse, islam et islamisme étant en quelque sorte intégrés dans le récit identitaire national.

 

La période postsoviétique n’est donc pas seulement une période de rupture, c’est aussi une période d’adaptation de l’islam tchétchène à une donne nouvelle, dans et par la guerre, à partir d’un substrat propre. […] Les fondements de l’identité tchétchène ne sont pas là où on les cherche (dans les confréries), mais dans la manière dont l’islam, articulé au récit identitaire, reste un élément clé de la résistance politique, militaire et culturelle à la Russie. Jusqu’en 1995-1996, l’islam est mobilisé comme un marqueur d’identité parmi d’autres, afin de justifier un programme qui inclut, pour certains hommes politiques, l’indépendance. Le terme gazavat, qui fait référence à un passé glorieux, illustre ce lien entre histoire nationale et intégration du fait religieux à l’histoire nationale. La signification de la mobilisation religieuse a changé, même si elle n’est certainement pas identique pour tous les Tchétchènes. Dans une situation désespérée, après la faillite des projets indépendantistes, sans aucun règlement politique en vue, la rhétorique islamique est le seul moyen de maintenir vivant un projet national qui peine à être conceptualisé. De manière paradoxale, on pourrait dire que l’islam était auparavant enrôlé par le discours national comme un marqueur d’identité séculier et qu’il s’agit  maintenant d’une idéologie religieuse servant un discours national inchangé, malgré son adaptation à la nouvelle donne. En ce sens, le discours national s’alimente aujourd’hui de la rhétorique du djihad international.

 


[1] Selon les termes de Christian Salmon, Story telling, La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, Editions La Découverte, 2007. Le story telling, ce n’est pas seulement des histoires, c’est un format discursif.

[2] LE HUEROU Anne, MERLIN Aude, REGAMEY Amandine, SERRANO Silvia, La Tchétchénie, Une affaire intérieure ? Russes et Tchétchènes dans l’étau de la guerre, Paris, CERI Autrement, 2005, p.61.

[3] LE HUEROU Anne, MERLIN Aude, REGAMEY Amandine, SERRANO Silvia, op.cit.

[4] Nom russe signifiant « couleur fauve » donné à un peuple turcophone semi-nomade vivant aux XIe et XIIe siècles  dans les régions de l’actuelle Ukraine et Russie : les Coumans, turcs kiptchak.

[5] LONGUET MARX Frédérique (sous la dir. de), Tchétchénie, La guerre jusqu’au dernier ?, Paris, Mille et une nuits, 2003, p. 117.

[6] AVIOUTSKII Viatcheslav, BRUNOT Patrick, Que-sais-je ? La Tchétchénie, Paris, Presses Universitaires de France, 1998, p.62.

[7] AVIOUTSKII Viatcheslav, Géopolitique du Caucase, Paris, Armand Colin, 2005, p.58.

[8] Comité Tchétchénie, Tchétchénie, Dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 2003, p.33.

[9] LONGUET MARX Frédérique (sous la dir. de), op.cit., p.116.

[10] AVIOUTSKII Viatcheslav, op.cit., p.59.

[11] LE HUEROU Anne, MERLIN Aude, REGAMEY Amandine, SERRANO Silvia, op.cit., p.61.

[12] Comité Tchétchénie, Tchétchénie, Dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 2003, p.34.

[13] Ibidem, p. 12.

[14] AVIOUTSKII Viatcheslav, BRUNOT Patrick, op.cit., p. 9.

[15] AVIOUTSKII Viatcheslav, op.cit., p.60.

[16] LONGUET MARX Frédérique (sous la dir. de), op.cit., p. 119.

[17] Comité Tchétchénie, Tchétchénie, Dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 2003, p.34.

[18] LE HUEROU Anne, MERLIN Aude, REGAMEY Amandine, SERRANO Silvia, op.cit., p.62.

[19] AVIOUTSKII Viatcheslav, op.cit., p.58.

[20] Comité Tchétchénie, op.cit., p.34.

[21] Comité Tchétchénie, op.cit., p.34.

Le Caucase du nord : Zone d’instabilité durable et menace pour la sécurité internationale ? 20/09/2010

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Par Mathieu Richard

Lors de son discours à la nation devant le parlement du 12 novembre dernier[1], le président russe Dimitri Medvedev qualifiait la situation dans la région du nord Caucase comme étant le problème de politique intérieure le plus important à l’heure actuelle. Cette déclaration confirme l’état de tension important qui prédomine en ce moment dans le secteur.

Le Caucase du nord, géographiquement parlant, est la région située à l’extrême sud-ouest de la fédération de Russie, longeant la chaîne montagneuse du Caucase. Celle ci constitue la séparation naturelle entre Caucase septentrional et Caucase méridional (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan). Au sein de la fédération, le Caucase du nord est un district fédéral, crée le 19 janvier 2010 par la division du district fédéral du sud, s’ajoutant ainsi aux 7 autres préexistant. Il est lui même composé de 7 sujets fédéraux : la république du Daguestan, la république d’Ingouchie, la république de Kabardino-Balkarie, la république de Karatchaïévo-Tcherkessie, la république d’Ossétie du Nord, le Kraï de Stavropol et enfin la république de Tchétchénie. C’est également le district le plus petit de la fédération, avec 170 700 km carré (soit 1% du territoire russe).

Suite à ces éléments  purement descriptifs, il est important de rappeler la nature historiquement complexe et tendue des liens unissant cette partie du territoire au pouvoir central de Moscou. En effet, dès le XIXème siècle et la conquête du Caucase par les armées tsariste, cette zone géographique fut l’objet de profondes transformations sur le plan démographique, culturel et ethnique. Dans l’optique d’une « russification » de ces territoires fraichement conquis, de nombreux peuples furent exilés de leurs terres natales vers l’empire ottoman voisin et remplacés soit par des populations slaves, soit par d’autres ethnies, considérées comme loyal au pouvoir russe. On assiste donc à une recomposition géographique des ethnies. Plus tard, suite à la seconde guerre mondiale, certains peuples du Caucase du nord, principalement les Tchétchènes, furent considérés par Staline comme étant des traîtres suite à leurs présumée collaboration avec les Allemands. Ils furent « punis » en étant déportés vers le Kazakhstan jusqu’en 1957, date de leur retour. Parallèlement à ce bouleversement démographique et ethnique, on peut également observer une politique soviétique de modification culturelle, et ce pour la quasi totalité des peuples présents au Nord Caucase. Sans rappeler tous les détails de cette politique, on peut simplement retenir une logique de « hiérarchisation » des ethnies, basé sur la langue. L’idéologie soviétique distinguait alors les langues orales, considérée comme les moins élevées ; les langues disposant d’une écriture et enfin celles disposant d’une écriture dite littéraire. A chaque statut correspondait des prérogatives plus ou moins importante, en terme de représentation et d’autonomie au sein de l’union soviétique. Cette hiérarchisation va donc susciter des différences de traitements et donc provoquer un sentiment généralisé d’injustice ce qui a terme mettra en opposition différentes ethnies. C’est un vecteur évident de tensions.

Au vu de la pérennité apparente d’une situation plutôt chaotique dans la région, il apparaît intéressant de s’interroger sur plusieurs points actuels concernant la problématique nord caucasienne. Tout d’abord quelle est réellement la situation actuelle dans le secteur, en 2010, suite à l’arrêt des « opérations de contre terrorisme » débutées il y a plus de 10 ans ? Comment celle ci est elle perçu par les dirigeants russes en terme de sécurité et de stabilité interne au sein de la fédération ? Quels sont les moyens mis en œuvre pour tenter de trouver une solution ? Enfin, dans une démarche d’élargissement de la perspective étudiée, est il envisageable de penser que la situation du Caucase septentrional puisse influer sur des questions de sécurité internationale ?

Afin de pouvoir répondre à ces interrogations il sera nécessaire de revenir dans un premier temps sur la situation actuelle instable à laquelle font face les républiques constituant le nord Caucase. Dans une seconde phase d’analyse, il sera important d’aborder les questions de sécurité internationale en relation directe ou indirecte avec la situation caucasienne.

I- Le Caucase septentrional, une région actuellement fortement instable.

Selon les statistiques officielles, l’ensemble de la région connaît depuis plusieurs mois une recrudescence des actions violentes contre les forces fédérales mais aussi contre des civils et des personnalités politiques. Cet état de fait démontre que le contrôle prétendument acquis par le pouvoir central dans la région n’est pas aussi efficace qu’il n’y paraît. Ainsi, on estime que le nombre de délit à caractère terroriste sur l’année 2009 était de 654 ce qui correspond à une augmentation de 2% par rapport à l’année précédente.[2]

On peut observer plusieurs types de violences que l’on pourra présenter en plusieurs catégories : Selon Elena Mizrokhi, auxiliaire de recherche pour la chaire du Canada sur les conflits identitaires et le terrorisme,  quatre catégories peuvent être dégagées et analysées[3]. La première catégorie rassemblerait l’ensemble des attaques de guérilla et terroristes perpétrées par les insurgés. Ces attaques, qui visent principalement mais pas uniquement, les forces armées fédérales sont quasi quotidiennes que cela soit en Ingouchie, en Kabardino-Balkarie, au Daguestan ou bien encore en Tchétchénie. Ainsi à titre d’exemple, on peut citer la découverte en novembre 2009 de deux corps décapités, probablement d’officiers de police, dans la région de Tchegem, en Kabardino-Balkarie.[4]Au Daguestan, le 6 janvier dernier, une bombe tue au moins 5 policiers.[5]On peut aussi noter un retour aux techniques d’attentats suicides, comme le démontre celui commis le 17 aout 2009 dans la ville de Nazran, en Ingouchie. Si ces attaques visent principalement les forces de sécurité déployées dans la région, il faut rappeler qu’elles ne sont pas les uniques cibles des violences. Ainsi, des groupes islamistes peuvent s’en prendre à des individus considérés comme hors de la loi islamiste. Ce fut le cas d’une voyante et de sept prostitués. La seconde catégorie d’actes regroupe les violences de répression. Elles sont le fait des forces fédérales et visent le plus souvent les familles des individus soupçonnés de faire partie de groupes d’insurgés. Kidnapping, exécutions extra judiciaire, tortures restent des techniques habituelles. La troisième catégorie est constituée de violences d’intimidation, principalement envers les opposants au pouvoir en place, notamment des journalistes mais aussi envers les représentants d’Organisation Non Gouvernementale (ONG). On peut citer à ce titre Anna Politkovskaya ou Stanislas Markelov, tout deux journalistes travaillant sur le Caucase Nord et plus récemment Natalya Estemirova, représentante de l’ONG Mémorial, enlevée puis retrouvée assassinée près de la capitale d’Ingouchie. Elle dénonçait les actes commis par les milices pro Kadyrov en Tchétchénie. Enfin, la quatrième et dernière catégorie pouvant être observée est celle qui concerne les assassinats d’hommes politiques régionaux et de personnalités haut placées. Ce fut le cas pour la tentative d’assassinat sur la personne du président de la république d’Ingouchie Yunus-Bek Yevkurov le 22 juin 2009, l’assassinat du ministre de l’intérieur daghestanais Adilgerei Magomedtagirov, tué le 5 juin 2009, Musost Khutiev, l’assistant du vice président de la république de Tchétchénie le 7 juin, Aza Gazgireyeva, présidente de la Cour Suprême de l’Ingouchie, le 11 juin Les causes de ces exécutions, si elles sont le plus souvent le fait de groupes d’insurgés, peuvent également provenir de rivalités entre personnalité influentes afin de s’assurer le contrôle sur différents types d’activités mafieuses. D’autres proviennent du respect d’une norme bien établie dans le Caucase du nord, la vendetta. Cet état de violence permanent affecte nécessairement le respect des droits de l’homme comme le démontre les condamnations multiples de la Russie par la CEDH qui continue préférer payer des amendes plutôt que d’appliquer les décisions de la cour. La situation ne semble donc pas appelée à évoluer en la matière, a court terme tout du moins.

Après avoir présenté un « panorama » des types de violences présentes sur le territoire nord caucasien, il apparaît comme pertinent de revenir brièvement sur les spécificités régionales du Nord Caucase qui peuvent expliquer la situation actuelle.  Tout d’abord une multiethnicité très prononcée puisque l’on dénombre plus de 40 ethnies peuplant le territoire des 7 républiques citées en début d’article. Chacune sont dotés de cultures et de confessions religieuses propres parmi lesquelles ont peut citer l’Islam sunnite et chiite, la Chrétienté orthodoxe et monophysite, le judaïsme et le Bouddhisme…ainsi qu’un nombre important de langues.[6] C’est de ce fait la seule région ou se trouve concentré tant de particularismes dans un espace géographique limité de la sorte. L’absence de dialogues entre confessions et entres les différentes cultures  couplé à un fort mécontentement social amènent forcément  des tensions. Il faut de plus rajouter à cela une corruption locale élevée, un clientélisme notoire ainsi qu’un manque global de culture démocratique. Tout ceci favorise nettement l’émergence d’une instabilité se traduisant par une violence accrue. On peut alors parler des nombreux conflits de nature ethniques qui se sont déclenchés comme celui opposant les Ingouches aux Ossètes. L’autre point important à aborder est la forte augmentation du radicalisme musulman. Comme l’écrit Pavel K Baev, on assiste lors de la transition des années 90 à un effritement du lien entre état et religion, ce qui va engendrer l’émergence de nombreuses mosquée financés par l’Arabie Saoudite et la Turquie. Ceci dit, le phénomène inverse se produira dès la fin de la décennie avec une marginalisation des mouvements islamiques, qui, contraint à la clandestinité se constituent en Jamaat, sorte de réseaux d’aide social religieux qui remplacent les institutions de la république fédérale, incapables d’assurer leurs fonctions principales en raison de la corruption. Ces Jamaat officient alors comme « relais de la protestation sociale » et prônent le retour à un Islam pur, souvent associé à la lutte contre les russes depuis le XIXème siècle. Il faut de plus ajouter l’effet amplificateur de la victoire des rebelles tchétchènes menés par Aslan Maskhadov, soutenus par des combattants arabes lors de la première guerre dans cette interprétation politisée de l’Islam.[7]

Face à ces caractéristiques bien particulières qui font du district fédéral du Caucase nord une région très instable politiquement et socialement comptant déjà plusieurs conflits à caractères ethno indépendantiste, quelle est la perception de la situation  de la part du pouvoir fédéral? Est t elle considérée comme instable et dangereuse pour la stabilité du pays ? Quelle réaction adopter vis à vis de cet embrasement renouvelé ?

Les autorités russes se déclarent être très préoccupée par la situation du Caucase en la qualifiant de problème numéro un de politique intérieure (cf. supra). Le 10 janvier 2010 était crée le district fédéral du Caucase Nord avec la nomination d’un représentant plénipotentiaire du président, Alexandre Khloponine, anciennement gouverneur de la région de Krasnoïarsk (Sibérie)[8]. Cette annonce de réorganisation administrative reflète t elle la volonté de Moscou d’affirmer la présence du pouvoir fédéral dans cette région en nommant un représentant spécial, chargé de régler les problématiques qui s y posent ? Ou bien serais ce au contraire le signe d’un début d’ « autonomisation » et peut être d’abandon de la région, par l’attribution des prérogatives inhérentes au statut de district fédéral ?

Il est certain que la politique menée par Moscou dans le secteur depuis plus de dix ans laisse à penser que sa volonté est de maintenir et renforcer la présence des autorités fédérales. Tout d’abord au plan politique et institutionnel avec la modification de la législation existante qui permet au président de nommer directement les dirigeants des régions et républiques autonomes, alors que ceux ci étaient auparavant élus. Cette nouvelle prérogative ouvre le champ à des choix largement dictés par la « fidélité » des individus au régime, et ce afin de garantir un contrôle plus ou moins effectif sur les républiques nord caucasiennes. On peut citer la nomination de Ramzan Kadyrov à la tête de la république de Tchétchénie, en 2007. Cependant, cette stratégie ne semble pas produire les effets attendus puisqu’il y a eu une certaine forme de légitimisation de la violence, avec l’action des milices au service de Kadyrov. Au niveau économique et financier, Moscou met en place un système de subventions qui lui permettait d’acheter une relative paix au sein des républiques autonomes[9]. C’est notamment le cas avec la Tchétchénie. Cependant cette aide financière varie en fonction du prix des hydrocarbures, ressources maitresse de l’état russe. Hors, suite à la crise économique récemment traversée, les recettes liées au pétrole semblent être moins importante, ce qui diminue l’aide accordée et accroit d’autant plus les risques de délitement des institutions locales. Enfin au niveau militaire, de nombreuses troupes fédérales sont déployées dans ou aux abords proches de la région du nord Caucase. La majorité est d’ailleurs composée d’hommes du FSB, le service de sécurité intérieure russe. Ainsi ont été crées des groupes de gestion opérationnels qui sont chargés d’organiser et de mener les opérations dans chacune des républiques. Ces groupes ont la possibilité, en cas d’accident majeur, de prendre le contrôle de toutes les ressources militaires présentes afin d’éliminer le plus rapidement possible la menace.[10]Le renforcement de ces mesures fait suite à la multiplication récente (depuis 2002) des attaques à caractère terroriste commises sur le territoire russe mais aussi et surtout au sein de la capitale. Ainsi il faut noter les prises d’otages du théâtre de la Doubrovka en 2002 et de l’école de Beslan en 2004, les attaques dans le métro moscovite de l’hiver et été 2004…etc. Il faut bien comprendre que ce regain de violence terroriste contre des civils russes fournit au gouvernement la justification des actions justement appelées « opérations de contre terrorisme » dans le Caucase du nord. C’est pour lutter contre le terrorisme Islamiste et son expansion au delà des frontières du Caucase que Moscou entend pacifier ce secteur et ce, même si répression aveugle et amalgames religieux doivent être utilisés. Il faut aussi souligner que la mise en avant de tels motifs tend à apporter le soutien d’autres puissances, principalement des USA, qui vont de ce fait être beaucoup moins virulent dans la critique de l’action russe.

Malgré cette politique démonstrative de force, qui, il est vrai se trouve être justifiée par des motifs de maintien de l’ordre public et de réaction face aux attaques terroristes touchant Moscou,  il est peut être judicieux d’interpréter la création d’un district fédéral regroupant les républiques du nord Caucase comme étant les prémices d’une volonté de délaisser peu à peu la problématique nord Caucasienne. En effet, le fait de donner les prérogatives dévolues à un district fédéral va conduire à plus d’autonomie et peut être à un retrait progressif de la présence fédérale du fait de l’impossibilité de retrouver une situation saine. Pourrait il y avoir une possibilité pour que le Caucase Nord acquiesce un statut réellement indépendant ? La rhétorique utilisée par V. Poutine ainsi que par son successeur selon laquelle la Russie se réserve le droit d’intervenir pour protéger les citoyens russes présent dans les états voisins ne serait elle pas dépassée au Caucase nord ? Si l’on en croit les statistiques, la présence russophone serait en baisse. Par exemple, les russes ne représenteraient en Ingouchie que 1,2% de la population totale, 3,7% en Tchétchénie et enfin 4,7% au Daguestan.[11] Ces chiffres sont en permanente diminution. Par ailleurs il est aisément observable qu’il y a au sein de l’opinion publique de plus en plus d’avis négatif en ce qui concerne le Caucase du nord. Une part de plus en plus importante de la population est résolument hostile aux Caucasiens. Quels intérêts motivent alors la politique fédérale, malgré tous ces paramètres défavorables ?

Le réel intérêt de la Russie dans la région est de nature économique : les approvisionnement énergétiques provenant de la mer caspienne transitent par le biais d’oléoducs traversant pour la plupart le territoire Tchétchène. Cela conditionne donc par la suite la capacité russe de fournir ou non du pétrole à ses partenaires commerciaux. On peut dès lors se poser la question de savoir si le maintien de la présence russe à des fins majoritairement commerciales est viable à court terme, étant donné les difficultés immenses que rencontre le gouvernement pour stabiliser la région.

II- Le Caucase du nord : Une menace potentielle pour la sécurité internationale ?

Il s’agira ici d’adopter une démarche sensiblement différente dans la mesure où l’objectif sera de dresser des scénarios plausibles quand à l’implication de la situation nord caucasienne dans des questions de sécurité internationale. C’est en d’autres termes une démarche prospectiviste qui nous intéressera. L’étude abordera tout d’abord les questions de sécurité énergétique puis s’intéressera ensuite aux questions concernant la sécurité des pays occidentaux contre le terrorisme international.

Le Caucase, qu’il soit septentrional ou méridional constitue un carrefour énergétique important, en premier lieu pour la Russie mais aussi pour les pays situés plus à l’ouest. En effet, toute les ressources énergétiques gazières et pétrolières se trouvant en périphérie de la mer Caspienne transitent par la région du Caucase pour rejoindre la Russie dans un premier temps puis ensuite atteindre l’Europe. L’une des seules voies d’accès passe d’ailleurs par la république de Tchétchénie ce qui n’est pas sans poser des problèmes au vu de la situation.

Dans le cas, hypothétique bien entendu, ou la Russie perdrait le contrôle des voies de transit en Tchétchénie et que ces dernières tombent aux mains de R. Kadyrov, qui en déciderai une toute autre utilisation, est une situation qui peut inquiéter l’Union Européenne quand à la pérennité de son approvisionnement énergétique. Bien entendu, on sait d’ores et déjà que des solutions alternatives sont depuis quelques années étudiées. Celles ci viseraient à contourner la nécessité de passer par la Russie comme fournisseur principal, en développant des projets d’oléoducs et de gazoducs reliant directement les ressources présentes en mer Caspienne au « continent » européen. C’est notamment du projet BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) qui permettrait ce contournement. Ce serait donc un moyen pour l’UE de sécuriser le flux énergétique dont elle a besoin. Néanmoins, malgré ces projets, le partenariat avec la Russie reste une source non négligeable en terme de volume de transit. De ce fait, l’option qui viserait à écarter totalement la Russie des fournisseurs de l’UE pour des raisons de fiabilité liées aux situations instables qu’elle connaît sur son territoire et avec ses voisins (Ukraine, Biélorussie) n’est pas concevable. En effet, il faut être conscient du fait que la Russie est le premier fournisseur énergétique de l’UE avec 40% des importations gazières et 20% des importations pétrolières.[12] Ceci amène donc à penser que pour préserver la stabilité des importations provenant de Russie, l’Union Européenne à un fort intérêt à ce que la situation au Caucase Nord retrouve un certain calme. Elle doit donc s’associer à la Russie afin de trouver des solutions durables.

A part les question de sécurité énergétique, on peut également craindre une répercussion importante de la situation Caucasienne sur la lutte contre le terrorisme international et qui concerne donc directement la sécurité internationale. On l’a dit, le Caucase du Nord est majoritairement dominé par la religion musulmane et connaît depuis quelques années un retour à des visions plutôt radicales du dogme. Lors de la première guerre de Tchétchénie, les revendications étaient non seulement territoriales et indépendantistes mais elles étaient aussi doublées d’un discours islamiste radical, qui prônait la mise en place du Jihad contre les « envahisseurs » russes. Il est d’ailleurs établi qu’un certain nombre (environ 300) de combattants Arabes sont venus soutenir les insurgés. Il faut aussi rappeler le recours de plus en plus fréquent aux actions terroristes comme les attentats suicides qui ont lieu sur le territoire de la fédération de Russie. Dès lors il est nécessaire de faire un lien avec le terrorisme international et notamment des relations entretenus avec Al-Qaeda. Selon plusieurs sources, entre les mois d’avril et juin 1994, une centaine de combattants Tchétchène est envoyé dans des camps d’entrainement terroristes en Afghanistan et au Pakistan ou ils apprennent plusieurs techniques de sabotage. Il semblerait aussi que des entrainements de ce type aient été conduit avec l’aide du Soudan et de l’Iran. Des Tchétchènes auraient été tués dans des bombardements sur les zones tribales à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan.[13] On note donc la participation de plusieurs états reconnus comme étant les principaux fournisseurs du terrorisme international dans la problématique du Caucase nord et plus particulièrement dans le soutien aux séparatistes Tchétchènes. On peut donc légitimement se demander si cette tendance observée dans les années 90 pourrait se reproduire actuellement au Caucase du nord et provoquer la création d’un « petit Afghanistan » dans la région. Cela pourrait être envisageable au vu des nombreuses caractéristiques communes existant entre les deux zones géographiques. En effet, on observe des territoires peuplés par plusieurs ethnies souvent en rivalité, des institutions étatiques en incapacité de remplir leur rôles respectifs, la confrontation aux russes, actuelle pour le Caucase du nord et historique en Afghanistan….etc. Y a t il alors un risque pour qu’un nouveau foyer de terrorisme international voit le jour au Caucase du nord et de ce fait puisse menacer plus concrètement les pays occidentaux (USA et Europe) ? Ce n’est qu’une hypothèse mais elle est sans doute à retenir.

Pour conclure, on peut sans hésiter parler d’une zone d’instabilité durable, du moins a court terme, lorsque l’on évoque la situation des républiques formant le Caucase du nord. Elle l’est de par la violence qui y est quotidienne, qu’elle soit dirigée contre les forces russes ou contre les civils. Elle l’est aussi car elle contribue à la formation de violences directement perpétrées à Moscou comme le prouvent les tout récents attentats frappant le métro de la capitale, le lundi 29 mars 2010, faisant au moins 38 morts et une soixantaine de blessés.[14]Malgré l’annonce faite par le gouvernement selon laquelle les auteurs de ces attentats seront punis, il apparaît évident que les autorités fédérales se trouvent dépassées par cette explosion de violence et n’arrivent plus à maintenir le calme dans le nord Caucase. Quelle sera la réaction russe après ce nouveau drame humain ? Assistera t on à un durcissement encore plus important de la politique fédérale ? Ou bien au contraire observerons nous une collaboration plus poussée avec les pays occidentaux, qui doivent eux aussi s’impliquer plus sérieusement dans le suivi de la situation caucasienne, sous peine de prendre des risques pour la sécurité mondiale ?

Bibliographie :

  • Sites web :

§  http://fr.rian.ru/ => Agence de presse Russe.

§  http://www.france24.com/fr/20090818-caucase-nord-ingouchie-daguestan-tchetchenie-violence-afghanisation-moscou-russie-corruption => article de presse

§  http://www.cairn.info/revue-outre-terre-2003-3-page-64.htm => article de revue

§  http://www.regard-est.com/home/pays.php?pays=6 => revue traitant de la zone CEI et Russie.

§  http://www.colisee.org/article.php?id_article=1885 => article de presse.

§  http://www.diploweb.com/La-Russie-et-le-Caucase-un.html => Article de presse.

§  http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=RAI&ID_NUMPUBLIE=RAI_002&ID_ARTICLE=RAI_002_0153&FRM=N => article de revue.

§  http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=270&PHPSESSID=cd20025a6a0d25f9e438938c10b39b72 => article de presse.

  • Rapports PDF :

§  ACTUALITÉS DE LA RUSSIE ET DE LA CEI n°17 – juin 2009: La Russie peut-elle apaiser le Caucase Nord? – Thomas KORBEL.

§  Revue de la presse russe (vendredi 13 novembre) Ambassade de France à Moscou – Service de Presse 2009).

§  Contre-terrorisme et islamisation du Caucase du nord – Pavel K. Baev. IFRI

§  Diversité culturelle du Caucase du Nord- rapport de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. 7 avril 2006.

§  Recrudescence des violences au Caucase du Nord- Elena Mizrokhi- Mise au point.


[1] Revue de la presse russe (vendredi 13 novembre 2009) Ambassade de France à Moscou – Service de presse: http://www.ambafranceru.org/france_russie/…/091113_Tendance_de_la_presse_russe.pdf

[2] http://fr.rian.ru/onlinenews/20100211/186036936.html: Caucase du nord : le nombre des attentats en hausse en 2009.

[3] Recrudescence des violences au Caucase du Nord; Elena Mizrokhi; Mise au point.

http://www.psi.ulaval.ca/…/Mise_au_point/Mise_au_point_-Recrudescence_des_violences_au_Caucase_01.pdf

[4] http://fr.rian.ru/russia/20091124/185553067.html, article de presse, Deux corps décapités retrouvés en Kabardino-Balkarie.

[5] http://fr.rian.ru/russia/20100106/185781626.html, article de presse, attentat à la bombe au Daguestan.

[6] Diversité culturelle du Caucase du Nord, rapport de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. assembly.coe.int/Main.asp?link=/Documents/WorkingDocs/Doc07/…pdf

[7] Contre-terrorisme et islamisation du Caucase du nord, Pavel K. Baev

[8] http://fr.rian.ru/russia/20100119/185877352.html: « L’ex-gouverneur Khloponine, représentant de Medvedev au Caucase du Nord

[9] http://www.france24.com/fr/20090818-caucase-nord-ingouchie-daguestan-tchetchenie-violence-afghanisation-moscou-russie-corruption

[10] Contre terrorisme et islamisation du Caucase du nord, Pavel K Baev, p 81

[11] “La Russie peut-elle apaiser le Caucase du Nord?”, Thomas Korbel, actualité de la Russie et CEI, juin 2009

[12] http://www.senat.fr/rap/r06-307/r06-30714.html Union européenne – Russie: quelles relations?

[13] http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=270&PHPSESSID=cd20025a6a0d25f9e438938c10b39b72: L’islam post-soviétique sous influence étrangère ?

[14] http://fr.rian.ru/russia/20100329/186342929.html: Les attentats dans le métro de Moscou ont fait 36 morts (Parquet)