jump to navigation

Le Darfour: une crise Soudanaise (1) 02/02/2010

Posted by Team API in Darfour (Soudan).
trackback

Par Antoine Brasset

Depuis mars 2009 et l’émission par la Cour Pénale Internationale d’un mandant d’arrêt à l’encontre d’Omar El-Bechir pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, le Soudan est encore d’avantage au ban de la communauté internationale. Pourtant, c’est un pays qui connait une croissance économique excellente (6,6% entre 1997 et 2008). Frontalier de 9 pays, il est le plus grand d’Afrique mais ne compte qu’à peine plus de 40 millions d’habitants (soit une densité de 16,5 hab/km²).  Il possède la cinquième réserve prouvée de pétrole du continent Africain, exploitée par la Chine, l’Inde et la Malaisie. La vente de pétrole représente environ 80% des revenus d’exportation, il s’agit donc d’une économie de rente basée sur la seule exportation de matière première. Il reste pourtant un pays très pauvre au développement inégal: le PIB par habitant est de 2300 dollars,  l’espérance de vie  est de 60 ans environ,  l’IDH est l’un des plus mauvais du monde (0,526, Classé 147e), et le taux d’alphabétisation relativement faible (29% chez les hommes, 48% chez les femmes). Environ 70% des soudanais sont musulmans, le reste est principalement animiste et chrétien. Pour comprendre la crise du Darfour, il convient d’effectuer en premiers lieux un bref résumé de l’histoire du Soudan.

Situation politique soudanaise

Le pays est colonisé au début du XIXe (1821) par les Égyptiens, désireux de remonter les sources du Nil, créant ainsi le Soudan égyptien et qui fonderont Khartoum au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu. A l’ouest, néanmoins, le Sultanat du Darfour, dans le djebel Marra (un massif montagneux peu élevé), habité par une ethnie noire (les Fours), conserve son indépendance jusqu’en 1916. Le pays sera régi par un condominium anglo-égyptien à partir de 1899, l’Egypte étant sous occupation anglaise depuis 1882 (ces derniers cherchant à protéger leurs intérêts dans la zone du canal de suez, le protectorat étant proclamé en 1914). Il connaitra un soulèvement de la part de la population africaine en 1883 (mouvement du Mahdi). Ce soulèvement contre la population égyptienne et les élites du Nil va configurer en grande partie l’histoire du Soudan. Deux grands partis politiques vont alors se former: l’un soutenu par les Egyptiens, l’autre par les Britanniques s’opposant au nationalisme égyptien, délaissant tous les deux totalement le Sud. En 1924 le condominium n’existe plus suite à l’indépendance de Égypte. Les Britanniques souhaitent alors se protéger du nationalisme égyptien. L’indépendance est proclamée en 1956. S’ensuit alors une lutte pour le pouvoir politique entre les affidés au nationalisme égyptiens et ceux qui sont soutenus par les anglais. Ces luttes se font entre partis arabes-musulmans, les habitants du Sud étant totalement mis à l’écart de la compétition politique. Ces troubles politiques vont favoriser alors l’intervention de l’armée dès 1958, avec la prise de pouvoir par le général Aboud.

La constitution soudanaise fait expressément mention de la charia, ostracisant ainsi un tiers de la population chrétienne et animiste, principalement au Sud  (ajouté à une situation économique et sociale alarmante).

Quelques coups d’Etat se succédèrent au fils des années (notamment celui de Gaafar Nimeyri) jusqu’au coup d’Etat Islamiste de 1989, qui porte le Front National Islamique d’Hassan al-Tourabi au pouvoir.

De la crise du Sud-Soudan à celle du Darfour

Il est en guerre depuis 1955, à la veille de l’indépendance. Cela remonte à plusieurs décennies. Le sud a fait l’objet d’une « Southern Policy » de la part du colon anglais, afin de « protéger » les noirs et l‘Islam. Après la « réunification » le problème d’identité et le développement inégal a amené des tensions. Principalement animistes (des chrétiens aussi), ils se soulèveront contre la politique d’islamisation de la part des autorités de Khartoum (dont l’imposition de la charia) et contre une situation socio-économique désastreuse, ainsi que l’abandon politique. La première guerre du Sud s’étend de 1955 à 1972. En 1972 ils obtiennent une fragile autonomie (système semi-fédéral) qui va alors être sérieusement remis en cause, à cause de l’abandon économique. La découverte de champs de pétrole par la société Chevron entraine un renouveau de l’intérêt du Nord pour le  Sud. Le général Nimeyri invalide l’accord d’autonomie et annonce le retour de l’autorité fédérale, de la charia, instaure une politique d’islamisation forcée… C’est en réaction à tout cela que se forme la SPLA (Sudan Peoples Liberation Army) dirigée par John Garang, ancien colonel de l’armée soudanaise. Ce conflit provoquera la mort de plus d’un million de personnes et environ 3 millions de déplacés. Contrairement à la première guerre, John Garang et le SPLA ne demanderont pas l’indépendance, mais simplement une véritable reconnaissance du Sud.

A partir de 1985 Nimeyri perd le pouvoir et al Mahdi, un musulman progressiste, le remplace. Il adoptera le statu quo par rapport à la charia avec des aménagements au gré des pouvoirs locaux, ce qui ne met pas fin à la guerre du Sud. La situation explosive amène un nouveau coup d’Etat en juin 1989. Le général El Bechir prend le pouvoir. Ce dernier semble suivre totalement la politique soufflée par son mentor Hassan el Tourabi et débute une réislamisation du Soudan. Il relance la guerre du Sud avec plus de véhémence encore et en utilisant des milices (dont les fameux janjawids venus du Darfour et des murahelins, jouant sur les rivalités ethniques supposées entre certaines tribus arabes et dinka) dans des massacres de populations civiles. Les rentes pétrolières servent à armer ces milices pro-gouvernementales et les chinois devenus premiers clients des Soudanais arment eux aussi le régime.

Cela continue ainsi jusqu’à un accord de paix de 2002, la donne politique ayant changé : le développement de l’exploitation pétrolière et les attentats du 11 septembre 2001 amènent Washington à faire du Soudan un allié dans la lutte contre le terrorisme. Ils avaient pourtant été suspectés auparavant d’avoir accueilli Ben Laden qui aurait formé des camps d’entrainement djihadistes, et d’avoir tenté d’islamiser des pays voisins. Mais ce rapprochement amène des négociations de paix. Celles-ci vont alors entrainer le pays d’une crise à une autre:  en effet au Darfour (ouest du pays) certaines élites craignaient qu’un accord entre le gouvernement et le SPLA ne leur laisse aucun espace dans la nouvelle donne politique. Le monde a les yeux rivés sur la résolution de la crise au Sud-Soudan dont les accords seront signés en 2004 et Khartoum comprend que cela est le plus important pour le Conseil de Sécurité, ce qui lui laisse les mains libres pour mater la rébellion du Darfour dans le sang, faisant du conflit de ce conflit le « point aveugle des négociations Nord-Sud au Soudan » (Roland Marchal).

Les prémices du conflit

 

Le Darfour (littéralement « terre des Fours ») est un territoire grand comme la France peuplé d’environ 6 millions d’habitants dont la majorité est africaine: nous entendrons ici Africain comme non-arabe, la différenciation tenant en fait plus une question d’identification à la population arabe de la part de tribus qualifiées d’arabophones (le fait que la question de l’identité soit difficile à expliquer ne la rend pas moins inopérante puisqu’elle va rendre compte des perceptions des acteurs du conflit). Cette majorité est constituée d’ethnies différentes dont nous retiendrons les trois principales : Fours, Massalits et Zaghawas.

Une autre division entre les populations intervient au Darfour: il y a des sédentaires pratiquant la culture des terres, et des tribus nomades principalement arabes. Mais là encore cette division n’est pas absolue : les Zaghawas sont pour la plupart des nomades.

Bien que les populations de la région soient musulmanes, elles sont d’ethnies, de langues et de cultures diverses. Les gens du Darfour ont deux façons de se définir ethniquement : par leur langue et par leur profession. Ainsi, à l’origine, les autochtones non-arabes (Zourga) ou les populations africaines ne parlent pas arabe chez elles et sont arrivées au Soudan il y a plusieurs siècles en provenance de la région du Lac Tchad. Ceux qui se revendiquent d’ascendance arabe, en revanche, sont arabophones. Mais ces descriptions méritent d’être nuancées. C’est surtout au cours des dernières années que les populations visées par les massacres ont commencé à se définir comme africains, et ont perçu les attaques du gouvernement comme ayant un fondement ethnique. Cela recoupe la problématique de l’ethnie en Afrique, et nous montre bien que cette différenciation relève d’une « ethnicisation » des rapports politiques. En effet ce conflit trouve en partie ses origines dans les revendications politiques qui seront appréhendées en caractères ethnique : les africains noirs étant marginalisés par les arabes affidés au pouvoir central. Mais comme nous l’avons montré précédemment la réalité est bien plus complexe : il n’existe aucun clivage absolu, contrairement à l’amalgame qui était fait avec les clivages du Sud-Soudan dans le discours international.

Mais il y a d’autres problématiques au Darfour, et notamment la question climatique. On peut découper le Darfour en 3 zones : le Nord, le Sahara, le centre, avec les monts du Djebel Marra (qui est une sorte de ceinture fertile), et le Sud qui connait des précipitations très irrégulières. Il est relativement difficile de vivre au Darfour, sauf dans les monts du djebel marra. Les nomades descendent traditionnellement vers les zones cultivables, moins arides afin de trouver des zones où faire paître leur bétail et trouver de l’eau lors des périodes sèches. Dans les Années 80, le sahel a été en proie à une grande sécheresse et il y eut des conflits entre éleveurs et cultivateurs (passages sur les terres, problème lié au droit coutumier arabe, de vol de bétail afin de reconstituer les cheptels…). Le banditisme et les armes automatiques ont fait leur apparition dans ces années, avec les incursions tchadiennes de  Hissène Habré, alors président du Tchad voisin, qui tentait de poursuivre l’opposition de Goukouni Weddeï réfugiée au Darfour, notamment auprès des tribus Zaghawas. Habré armera alors tous ceux qui pourront s’opposer aux Zaghawas (c’est le premier conflit du Darfour, de 1987 à 1989).

On peut aussi revenir sur les évènements politiques: les politiciens de Khartoum, malgré le statu quo imposé, sont accusés par les tribus africaines de favoriser les arabes. Dans le même temps les arabes se constituent en alliance politique dans le Darfour car ils ne se considèrent pas assez représentés au sein des institutions, dominées par les Fours.

Des milices seront formées par le gouvernement, et ce dès le début des années 1990, comme les jandjawid ou encore les Murahelin, et aideront le gouvernement à mater une rébellion dans le Darfour en 1991 avant d’être utilisés dans le Sud. Entre 1996 et 1998, ce sont les Massalits qui se soulèveront contre certaines tribus arabes pour des questions liées à la terre.

A l’aube de l’an 2000, le Darfour n’était pas à feu et à sang mais les indicateurs étaient au rouge. Tous les éléments étaient réunis pour que cela explose,  et la présence trop faible de l’Etat a contribué à l’escalade.

Bookmark and Share

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :