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Plaidoyer pour une amnésie collective en Europe 15/01/2010

Posted by Team API in Analyses & Débats, Invités.
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En cette fin de semaine, le blog des M2 API inaugure une nouvelle section, « invités« , dans laquelle s’exprimeront professeurs, chercheurs, anciens élèves du M2,… sur des sujets qui leur sont chers. Le premier article est signé Klaus-Gerd Giesen, professeur de science politique à l’Université d’Auvergne : M. Giesen s’interroge sur la dette des pays occidentaux, et notamment européens, une dette exacerbée par la crise économique et financière, et qui selon lui ne pourrait se résorber que si la Banque centrale européenne laissait de côté pendant un temps son objectif zélé de lutte contre l’inflation. Bonne lecture !

Plaidoyer pour une amnésie collective en Europe

Par Klaus-Gerd Giesen
Professeur de science politique à l’Université d’Auvergne

Depuis Marx, Schumpeter et Kondratieff nous savons que les contradictions internes du capitalisme produisent inévitablement des crises cycliques. Celles-ci surviennent actuellement tous les 7-10 ans dans le centre et dans la semi-périphérie du système mondial. Si les facteurs de déclenchement peuvent être très variés (éclatement de diverses bulles spéculatives, chute des prix immobiliers, etc.), une crise se termine généralement par un déficit public et, partant, une dette plus élevée des Etats concernés, puisque ceux-ci accusent une nette diminution des entrées fiscales du fait du ralentissement de l’activité économique, ainsi qu’une augmentation des dépenses sociales (allocations chômage, etc.). A cela s’ajoute le coût des plans de relance pour stimuler la restructuration du tissu économique. Il s’ensuit l’existence de véritables rebonds dans les statistiques de la dette souveraine dans les 1-3 ans suivant le début d’une crise économique, des hausses que les années de croissance ne résorbent par la suite généralement pas complètement (sauf dans quelques cas spécifiques tel que celui du Canada).

Dans la situation actuelle l’endettement prend des proportions gigantesques, en raison de la chute économique la plus brutale depuis 1945 et du coût élevé des sauvetages, voire des nationalisations, par les Etats, de nombreuses banques en début de crise, interventions sans lesquelles elle aurait pu conduire à une implosion systémique. La dette mondiale des Etats atteint à présent (fin 2009) 49500 milliards de dollars, ce qui représente une augmentation de 45% depuis 2007. 80% de cette hausse incombe aux seuls pays du G7. Selon l’OCDE, la dette de ses 30 pays membres grimperait en moyenne à 100% de leur richesse produite en 2010, soit un quasi-doublement en vingt ans.[1] Dans l’Union européenne le Pacte de stabilité a littéralement explosé, et la dette souveraine va augmenter de plus de 20% entre 2008 et 2011 pour atteindre en moyenne environ 85% du PIB.[2] La dette française atteindra même 91% du PIB en 2013, soit 31% de plus que le seuil fixé par les fameux critères de Maastricht[3], et il existe les cas autrement plus dramatiques de ceux que certains Anglo-Saxons désignent dorénavant par le sigle PIGS (Portugal, Ireland, Greece, Spain). Les Etats-Unis et le Japon ne sont guère mieux lotis, ce dernier pays frisant bientôt un endettement à hauteur de 200% de son PIB.

L’Internationale des rentiers

La dette souveraine mondiale a donc changé d’échelle. Quelles en seront les conséquences à moyen terme ? La charge de la dette représente déjà le principal ou le deuxième poste budgétaire des Etats, devant les dépenses pour l’éducation ou la défense. En 2010 l’Etat français dépensera ainsi 42,5 milliards d’Euro uniquement au titre de la dette, soit 15% de son budget.[4] S’agit-il d’argent tout simplement gaspillé ? La réponse dépend du point de vue que l’on adopte : il s’agit de dépenses tout à fait improductives dans la perspective de l’intérêt général, mais n’oublions pas que le service annuel de la dette souveraine va dans les poches de ceux qui peuvent se permettre de souscrire aux bons du trésor. Autrement dit : plus la dette d’un Etat augmente, plus le contribuable finance en dernier ressort la rémunération du capital, placé en bons du trésor, des particuliers aisés et des fonds d’obligation. Ceux-ci peuvent être essentiellement des nationaux (par exemple environ la moitié de la dette française est souscrite par des personnes résidants en France) ou des acteurs étrangers (la Chine détient une bonne partie de la dette américaine).

Or, non seulement le volume de la dette souveraine mondiale change d’échelle en ce moment, mais l’inévitable remontée prochaine des taux d’intérêt historiquement bas fera exploser encore davantage la rémunération de la dette. L’Internationale des rentiers exulte à la perspective d’absorption d’énormes masses de capitaux par l’émission soutenue d’obligations d’Etat, et, surtout, de leur rémunération, année après année, par le contribuable : en France par exemple, le produit annuel de l’impôt sur le revenu correspond dorénavant approximativement à la charge annuelle de la dette ! Un nouveau chapitre s’ouvre ainsi dans les rapports entre capital productif et rente, et, plus généralement, entre capital et travail, celui-ci finançant encore davantage celui-là.

Bientôt les gouvernements des pays nantis vont tenter de diminuer quelque peu la charge de la dette nationale, d’une part parce que leur autonomie d’action s’érode avec chaque dépense budgétaire supplémentaire consacrée à la rémunération de la dette, et d’autre part parce que le marché obligataire international l’exige. C’est qu’à la différence de celui qui place son argent à la bourse le rentier n’aime pas le risque. Craignant qu’un ratio dette/PIB trop élevé puisse à terme conduire à l’incapacité de l’Etat à servir ou à rembourser la dette – comme ce fut jadis le cas du Mexique et de l’Argentine – le rentier exige une prime de risque des pays qui s’éloignent trop de la moyenne. L’oligopole des agences de notation, formé par Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch, sert à quantifier et à évaluer ce risque.

Quel désendettement ?

Dans les prochaines années on verra donc s’accomplir un effort de désendettement progressif. Différents scénarios s’offrent dès lors aux décideurs politiques. Si l’on écarte par hypothèse la possibilité pour un Etat militairement fort de se débarrasser de sa dette par une guerre victorieuse en exigeant du vaincu des paiements de réparations, il reste néanmoins une panoplie assez large de mesures. Après tout, on a vu par le passé se résorber des dettes autrement plus lourdes, notamment celles – jusqu’à 300% du PIB pour le Royaume-Uni – contractées pendant la Seconde Guerre mondiale pour financer précisément l’effort de guerre. Mais la croissance économique et l’inflation des Trente Glorieuses le permettaient. A l’heure actuelle nous frisons plutôt la déflation et affrontons une reprise économique qui s’annonce molle.

En tout premier lieu, on peut envisager une augmentation des recettes de l’Etat par l’augmentation de la taxation ou l’invention de nouveaux impôts, telle que la taxe carbone ou la « taxe Google » en France, servant à rembourser une partie de la dette nationale. Toutefois, si l’on taxait encore davantage le travail, la consommation et l’énergie on laminerait rapidement une croissance encore très fragile en raison des effets très négatifs sur la demande. Seule une imposition nettement plus importante du capital improductif, c’est-à-dire des rentes, ainsi que des mouvements de capitaux, pourrait avoir un effet positif. Mais les gouvernements hésiteront à s’aliéner électoralement leurs rentiers nationaux …

Une deuxième stratégie consiste à vendre le patrimoine de l’Etat, notamment en privatisant des entreprises publiques. Ici le problème réside dans le fait qu’après vingt ans de néolibéralisme appliqué dans le monde occidental il ne reste plus grand-chose à privatiser, et qu’il est loin d’être prouvé que la privatisation des dernières entreprises publiques se traduirait par une augmentation du bien-être et de la productivité économiques nationales.

Troisièmement, on peut réduire les dépenses de l’Etat. Beaucoup de politiciens seront tentés par une réduction drastique notamment des budgets sociaux et de la défense. En France, la règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partants à la retraite pourrait être révisée… à la baisse. Gardons toutefois à l’esprit les proportions: la mesure actuelle ne fait économiser que 500 millions d’euros par an et provoque en outre des dommages collatéraux sévères à moyen terme dans certains secteurs, tels que l’éducation, la santé ou la sécurité.[5] Sabrer davantage dans les dépenses publiques, surtout dans celles liées à l’Etat-providence, reviendrait à couper la branche sur laquelle nous sommes tous assis, car le choc de la crise actuelle a pu être mieux amorti dans les pays d’Europe continentale où l’Etat reste le « protecteur en dernier ressort » et très présent aussi dans l’économie (52% du PIB en France, 43% en Allemagne) que dans les pays anglo-saxons dépourvus de mécanismes de protection sociale équivalents. Un démantèlement supplémentaire de l’Etat-providence, sous prétexte qu’il contribuerait à juguler la dette nationale, reviendrait donc à laisser les citoyens encore plus démunis face à la prochaine crise cyclique qui se déclenchera inévitablement dans 7-10 ans. Cependant, le gouvernement grec de M. Papandréou vient de donner le ton en annonçant un régime « douloureux » pour la population.[6]

La zone euro payera-t-elle la facture de la dette occidentale ?

Il reste une dernière solution pour résorber une partie de la dette en termes réels : l’inflation – à condition toutefois que, pendant un certain temps du moins, les taux d’intérêts pratiqués par la banque centrale n’augmentent pas en même temps que le taux d’inflation. A priori, c’est la solution la plus favorable au pôle travail face au pôle capital, car l’inflation n’affecte généralement pas trop les salaires réels, surtout s’ils sont plus ou moins indexés sur l’inflation, mais ronge en revanche considérablement la rente. Ici s’ouvre un véritable fossé transatlantique et trans-Manche: tandis que les gouvernements européens ont jadis commis à Maastricht l’immense erreur monétariste d’inscrire dans les statuts mêmes de la Banque centrale européenne l’objectif principal de la stabilité des prix (article 2), la réserve fédérale américaine jouit d’une plus grande marge de manœuvre. M. Ben Bernanke – et peut-être aussi son collègue britannique M. Mervyn King – est de toute évidence tenté de laisser filer un peu l’inflation. Selon une récente étude de Joshua Aizenman et Nancy Marion, un taux d’inflation de 6% sur quatre ans provoquerait en termes réels une baisse d’environ 20% du rapport dette/PIB (qui s’établit bientôt à environ 100%).[7] Comme, du moins en principe, M. Jean-Claude Trichet ne peut pas suivre le même modèle – et M. Bernanke le sait – une telle posture aurait en outre l’avantage pour les Etats-Unis de peser sur le taux de change entre l’euro et le dollar, ce dernier se dépréciant encore davantage. De ce fait, la politique américaine de désendettement partiel par une plus grande tolérance à l’inflation ressemblerait curieusement  beaucoup au protectionnisme commercial d’origine monétaire (beggar-my-neighbour-policy) dont les USA accusent eux-mêmes la Chine (par référence à l’indexation du yuan sur le dollar). Et, le cas échéant, la Chine serait aussi très contente, car si le dollar baisse vis-à-vis de l’euro, tout en restant parfaitement stable vis-à-vis du yuan, elle exportera, elle aussi, plus vers la zone euro.

Tous les gouvernements occidentaux vont adopter un policy-mix, c’est-à-dire un mélange des quatre stratégies évoquées. Toutefois, il variera beaucoup d’un Etat à l’autre, en fonction des rapports de forces internes en présence et des idéologies à l’œuvre. Il est probable que l’Etat américain (et peut-être le Royaume-Uni et le Japon) acceptera une hausse de l’inflation supérieure à celle en vigueur dans l’Euroland. C’est la variable clé, car le facteur inflation va lourdement peser sur les taux de change et, partant, sur les relations commerciales. En acceptant un peu d’inflation – par l’augmentation comparativement très modérée des taux directeurs dès que la reprise se confirme – les Etats-Unis non seulement réduiraient leur dette en termes réels (et donc aussi leur dépendance à l’égard de la Chine qui détient une partie de la dette américaine), mais exporteraient en outre, par le biais d’un taux de change plus bas du dollar, une partie de leur chômage vers la zone euro. Le déficit commercial européen avec la Chine se creuserait également.

L’Euroland étant prisonnier des statuts de la BCE définis il y a presque vingt ans, il risque de payer la facture de la probable stratégie américaine de désendettement partiel par une augmentation de l’inflation en maintenant les taux directeurs à un niveau comparativement très bas. De surcroît, le policy-mix des divers Etats de la zone euro aura tendance à concentrer les efforts de désendettement sur la réduction des dépenses de l’Etat, alors qu’en même temps l’importation d’une partie du chômage américain nécessitera au contraire une augmentation des dépenses sociales, sans compter le fait qu’une hausse rapide des taux directeurs de la BCE risque de briser une partie de la croissance future. Une telle constellation peut conduire à de graves tensions sociales, voire à la résurgence de mouvements populistes. Il persiste un seul espoir : qu’un consensus se forme rapidement parmi les élites politiques, économiques et intellectuelles de la zone euro pour que l’on fasse un effort collectif d’ « oublier », ne serait-ce qu’un temps, l’article 2 des statuts de la BCE et son exigence monétariste de la stabilité des prix. Un tel espoir fondé sur l’amnésie collective n’est pas entièrement vain : après tout, on a bel et bien officieusement mis entre parenthèses une autre figure de proue du Traité de Maastricht, à savoir le Pacte de stabilité…

© Copyright 2009 by Klaus-Gerd Giesen



[1]
L’Expansion, 7 décembre 2009.

[2] Le Monde, 1er décembre 2009.

[3] Le Monde, 26 novembre 2009.

[4] Maud SEROR, « La dette publique est-elle maîtrisable ? », Alternatives économiques, 10 décembre 2009.

[5] Ibid.

[6] Le Monde, 16 décembre 2009.

[7] Cf. Joshua AIZENMAN, Nancy MARION, Using Inflation to Erode the U.S. Public Debt, Cambridge (Mass.) : National Bureau of Economic Research, Working Paper No. 15562, December 2009.

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